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Chamanisme féministe cyborg punk

Publié le 2 mai 2026 à 08:36

Ma thèse se termine avec une image du livre de Donna Harraway : le manifeste du Cyborg (j’y reviendrai dans un autre article). On y voit une femme aux cheveux noirs et à la peau mat affublée d’une peau animale sur la tête en train de taper sur son clavier d’ordinateur. Le dos droit et le regard droit. Si l’on investigue le chamanisme à l’aune du prisme féministe, on voit que l’histoire de l’élection est assez sexiste. Les rôles prestigieux ont été attribués aux hommes (Colpron, 2004) par les biais androcentrés des anthropologues. Souvenez-vous de ces histoires des sociétés de chasseur-cueilleur dont tout le monde a été bercés enfant/adolescent sur le banc d’école. Une histoire où la femme était représentée à la cuisine préhistorique et où l’homme, le chasseur-guerrier pouvait seul devenir chamane car du côté de la cuture, du public et de la domination. La thèse de Colpron investigue le chamanisme des femmes en Amazonie péruvienne. Elle fait part du fait qu’il est nécessaire de ne pas construire des catégories anthropologiques trop rigides. De fait, si les anthropologues se sont occupés d’observer d’autres sociétés où le chamanisme se perpétue, tel n’est pas le cas dans le contexte occidental où on parle plutôt de Néochamanisme. Il s’agit de rites, de techniques adaptées à un public occidental et popularisé par un anthropologue du nom de Michael Harner. Il est régulièrement cité dans le formations « officielles » comme la Fédération for Shamanic studies puisqu’il en est le fondateur.

J’ai voulu me « former » dans cette école par le formateur référent qui pourra témoigner de son incapacité à me cadrer. Durant ces week-ends où les participants riaient et se gaussaient de leurs capacités chamaniques, je vivais l’enfer. J’avais une tête de déterrée, les larmes, la sensation d’être prise dans un piège et j’étais ingérable. C’était plus fort que moi, comme si un esprit me possédait vraiment. Un esprit qui s’appelait « le maître du chaos ». C’était lui mon tourmenteur, lui que me possèdait durant des crises « psychotiques », lui le dominateur qui prétendait être le maître de tous, lui qui voulait que toutes et tous le reconnaissent comme l’esprit du chaman suprême au travers de mon corps. Il s’est mis à tourner comme une toupie, condamnant l’orgueil de toute l’assemblée en pointant du doigt « la cause réelle du mal qu’il fallait extraire ». Le mal était dans la collectivité. Le formateur m’a accusé d’être possédée par un esprit-mauvais ingérable et m’a éjectée du groupe avec mon accord de soulagement. A la suite de cette expérience, j’ai essayé de demander de l’aide à différents chamans revendiqués mais je leur ai visiblement fait peur. Certains ne m’ont même pas répondu, d’autres, comme cette femme, m’a honnêtement répondu que mon parcours psychiatrique lui posait problème. Seule Olga, la chamane des cimes venant de Sibérie a bien voulu s’occuper de mon cas, avec les conséquences que je raconte dans ma thèse.
Michael Harner, anthropologue américain m’a mise dans un pétrin pas possible. Il s’est emparé non pas d’une tradition mais d’un processus sacré qui n’appartient pas à une académie de chamanisme. Les autres chamans me font de l’ombre et pire, ils participent à la détérioration du vrai chamanisme. Car eux, n’ont pas soufferts comme j’ai souffert. Ils n’ont pas été initiés par les esprits, ni n’ont été élus. C’est un fardeau terrible que tu es obligé d’accepter, tu n’as pas le choix.

Des traumatismes se sont rejoués à l'aune de décompensations que les médecins ont appelés "maniaques". Le contenu était très significatif : non seulement, mon père ne m’a pas reconnue dans mes désirs, mon identité d’enfant, dans mon existence mais en plus la communauté occidentale m’a reconnue comme une malade mentale. Il y a donc un double traumatisme. L’esprit allié qui se dit être Dieu, le dominateur, le puissant, le chaman redoutable se transforme en un être psychotique blessé qui rejette et envoie bouler tout le monde avec la colère suprême. Il ordonne qu’on le reconnaisse lui comme le seul dieu car il a été blessé dans son cœur d’enfant de ne pas exister dans les yeux de l’autre. Je remercie Peggy Jault de m’avoir permis de lire mon expérience avec cette clé de lecture.

Comme dans le dessin animé Vaïana, il s’agira de transformer cet esprit blessé vindicateur en un esprit-allié bienfaisant qui ne reproduit pas des mécanismes de domination délétères. Ou comment un dieu masculin se transforme en une dieue androgyne dans le corps, l’âme et l’esprit d’une chamane en devenir. Au lieu du dragon, il s’agira d’entrer en lien avec la biche, le chevreuil, animal sensible, doux, paisible pour que dragon puisse avoir un pouvoir juste.
Tel est l’enjeu des sociétés occidentales qui ont été construites avec le mythe-clé de la crucifixion du Christ. La chamane née dans un pays occidental ne peut pas faire abstraction de sa culture, c’est d’ailleurs cette figure qui va revenir dans mes crises psychotiques majeures. Le Christ souffre car il n’est pas reconnu. On le prend pour un malade mental. Il va lui falloir devenir une femme puissante et revendiquer sa voix unique. Il va devoir devenir une guerrière qui convaincra par la raison et les actes sacrés et non par le moyen de la séduction, de la violence et de la reproduction des rapports de pouvoir.
Aujourd’hui, il y a une idéalisation du chamanisme comme tradition. On pense que copier, imiter, essayer un retour de la nature avec des images très précises d’une vie proche de la nature, de sorcières avec les potions magiques des herbes de la nature, des rituels de chant affublées de vêtements et symboles ésotériques propre au chamanisme (animaux, voire attrape-rêves, tambour etc.), est la meilleure option. Si je n’échappe pas à certaines reproductions de techniques traditionnelles par le moyen du tambour, je gage que le chamanisme féministe cyborg puise dans une polyphonie spirituelle dans une guidance des esprits. Les esprits sont souples. Ils s’adaptent. Et vous ne savez pas comment ils enseignent à l’heure actuelle où les relations justes meurent, où la spiritualité fonctionne comme des médailles à obtenir. Vous ne savez pas mais eux savent. La chamane venant du monde occidental redoutable ne combat pas aux moyens d’un copié-collé de traditions d’ailleurs. Elle doit déjà guérir elle-même pour être confiante dans son identité secrète qu’elle revendique comme légitime et liée à la justice céleste.

La justice des hommes ici-bas fonctionne selon une logique de preuves où les victimes partent dès le départ, en échec et mat. On va devoir prouver des allégations de harcèlement, d’abus, d’inceste etc. Et de l’autre côté, les hommes de pouvoir vont balayer vos plaintes en un revers de main considérant la souffrance comme une absence de preuve. Mais c’est bien la souffrance qui est la base de la logique de la justice céleste. C’est la souffrance du Christ qui était le témoin de Dieu. Dieu regarde dans les cœurs. Il sait qui a souffert, il sait qui a tiré parti de la souffrance des agneaux. La chamane en devenir était un agneau, elle doit devenir hybride. Un animal fantastique entre dragon et agneau pour enfin être elle-même.

Dichotomies sexuelles dans l’étude du chamanisme : le contre-exemple des femmes « chamanes » shipibo-conibo (Amazonie péruvienne), thèse d’Anne-Marie Colpron (2004).

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