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Traumatismes, art et chamanisme

Publié le 16 mai 2026 à 15:03

Quand le corps n’oublie rien

Le psychiatre suisse Carl Jung a introduit le concept de guérisseur blessé dans la pratique thérapeutique. On la retrouve dans de nombreuses traditions qui identifie un futur chaman souvent « élu » à la suite d’une maladie grave, de mort ou d’une crise existentielle profonde. C’est en affrontant ses propres ténèbres et en guérissant ses maux qu’il obtient le pouvoir de soigner les autres. La blessure du chamane lui permet une compréhension intime de la douleur et lui confère un lien d’empathie spontané.
J’ai compris avoir été victime de pschyo-traumatismes tard dans ma vie alors que de multiples dignostics avaient été posés dans le cadre de la psychiatrie. Comme l’explique Bessel Van Der Kolk dans son ouvrage le corps n’oublie rien, la psychiatrie classique tant dans sa clinique que dans ses recherches ne tient que très rarement en compte des psychotraumatismes mis-à-part de ce qui est appelé stress post-traumatique. Et encore, le traitement médicamenteux est de mise et les aspects émotionnels sont laissés de côté, sont même enfouis, enterrés par les effets de soupape induit par les médicaments.
Or, c’est bien dans la partie émotionnelle que se joue le psychodrame des traumatismes. L’expérience de traumatisme engendre des dissociations dû à la sidération. Le souvenir reflue par fragments, flash-back, images et aucun moyen d’expression ne permet d’exprimer l’indicible. De toute façon, personne ne n’écoutait le/la traumatisée. Les traumatisés ont été seuls avec leur douleur et plus tard, on leur a reproché leur rage, leur colère « incontrôlable », leur comportement autodestructeur. Leur incapacité à s’aimer soi-même, à se sentir en sécurité et à ne pas réagir aux comportements des autres par des sentiments de rejet ou d’abandon.
La maltraitance a pu commencer dans le milieu intrafamilial, elle a pu se rejouer dans le couple, dans le rapport homme/femme et même dans le milieu professionnel.

Les parts dissociées

Lorsque le traumatisme impacte la vie quotidienne, elle surgit de manière sauvage et incontrôlée comme si la douleur ressentie était insupportable à sentir. Pour ma part, les émotions de détresse et de rage réactivées par des situations qui ressemblaient à mes traumatismes du passé m’ont fait basculer dans des épisodes de crises qualifiées de « psychotiques » puisque des parts dissociées de moi prenaient le contrôle de mes réactions et comportements. Il y avait ma part « enfant » blessée et terrorisée, ma part « adulte » colérique en haine contre le monde entier et la part « effondrée et en désespoir ». Toutes ces parts hurlaient de dissonance comme des parties démembrées de la chamane que je devais devenir. Le processus dit de démembrement est explicité par Mircea Eliade comme une puissante épreuve initiatique de mort et de renaissance. Dans mon cas, ce processus mettait en jeu tout un vocable dans lequel je disais haut et fort que j’étais possédée par les esprits, qu’il y avait du surnaturel dans mes yeux etc. Dans ma lecture, les traumatismes du passé entraient en collision avec un état dissociatif de possession que décrit Bertrand Hell dans son livre Possession et Chamanisme les maîtres du désordre.

Apprendre à se souvenir

C’est une des premières étapes clés de guérison car il y a souvent du déni et de l’amnésie dans les cas de traumatismes d’agressions sexuelles. Le corps a pourtant tout enregistré et il y a lieu de lui faire confiance et de tolérer les sensations déchirantes qui s’expriment comme l’humiliation et la souffrance. Apprivoiser ses souvenirs comme ses émotions de tristesse, de rage.

!Faire parler ses parts dissociées dans un îlot de sécurité intérieure
La technique chamanique peut ressembler à ces mouvements de pendulation évoquée par Peter Levine par le somatic experiencing. Lorsque la chamane initie un espace modifié de conscience, il se produit un état de dissociation maîtrisée qui n’est pas celui de dissociation traumatique. C’est dans ce cadre que j’ai pu faire parler mes parts dissociées qui se sont exprimées lors des transes auto-induites. Elles avaient besoin d’être entendues et surtout d’être intégrées. Ma part thérapeute et adulte a pu verbaliser et faire sentir l’amour qui a cruellement manqué. C’est comme si ces parts avaient été récupérées (recouvrement d’âme) mais qu’en plus un travail de guérison émotionnel avait émergé. Par la suite, mes sentiments de rage incontrôlés ont disparu et j’ai commencé à sentir un espace de sécurité, appelé îlot de sécurité intérieure. La sensation est pleinement physique.

Apprendre à parler en confiance et en vérité

Le témoin, l’autre est crucial dans le processus de guérison. Il faut pouvoir nommer et dire les choses, briser l’indicible, le silence, la honte ou le déni. Pour ce faire, le psychiatre Bessel Van Der Kolk parle de groupes thérapeutiques. Ceux qui arrivaient à parler ont commencé à ouvrir leur cœur et à se sentir plus en confiance. C’est pourquoi j’ai décidé de créer des espaces de parole adapté. Toutefois, la modalité verbale ne suffit pas, il y lieu de réaliser ces mouvements de pendulation entre l’évocation d’un passé et le sentiment d’être vivant dans le présent.

L’apport de l’art

Dans son livre, le corps n’oublie rien, Bessel Van der Kolk montre qu’un enfant ayant eu les capacités d’imaginer et de dessiner un trampoline pour « sauver les gens » a été nettement moins impactés par les séquelles de traumatismes. Les modalités artistiques mobilisent des parts créatives insoupçonnées. Dans mon cas, l’art m’a sauvée d’une dépression morbide et aujourd’hui, je ne peux plus faire sans, car elle me fait entrer dans mon propre espace de résilience et de résistance face à un monde qui implose de partout et que je peine à supporter. Durant mes séances d’art-thérapie, j’ai pu voir combien les personnes avaient la parole facilitée, combien leurs œuvres correspondaient pile à ce dont elles avaient besoin. Quand la créativité devient flow, il survient un espace quasi chamanique, où c’est la vie, les esprits, Dieu, quel que soit le nom qu’on leur donne qui guide. De thérapeute, je deviens également un instrument d’une puissance qui me dépasse, celle qui sait comment accompagner les autres sur le chemin de la guérison.

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