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A l'épreuve de la raison et du matérialisme
Dans la question du chamanisme, il est un ouvrage culte bien connu des historiens de la religion : les techniques archaïques de l’extase de Mircea Eliade. Celui-ci relève bien la masse confuse autour de ce qui a trait au chamanisme. Il remet l’église au milieu du village en délimitant le chamanisme comme un phénomène religieux sibérien et central-asiatique. Cela tombe bien car seule Olga, la chamane sibérienne m’a reconnue comme « possédant des dons ». Je suis d’origine suisse et japonaise. Au Japon, il existe des chamanes, mais celles-ci se situent tout en bas de l’échelle sociale. Ce sont des femmes reconnues le plus souvent âgées. Muriel Jolivet en parle dans son livre les dernières chamanes du Japon. Certaines font part d’une trame temporelle similaire à la mienne dans la reconnaissance de ses dons de guérisons : l’élection, le refus et l’acceptation (processus documenté par l'ethnologie).
Un chaman est d’abord un maître de l’extase, il serait un technicien de l’extase. Le mot « technique » me paraît problématique car il représente de nos jours une opposition avec le mot « art ». La technique produit un objet utile pour répondre à un besoin tandis que l’art crée une œuvre unique qui vise une fin en soi, cherchant à susciter une émotion ou réflexion esthétique. Je dirai qu'il s'agit d'entrer dans une danse où art et technique s'entremêlent. Mircea Eliade note que le chaman est le spécialiste d’une transe, pendant laquelle son âme quitte le corps pour entreprendre des ascensions célestes ou des descentes infernales. Le chaman utilise une méthode qui n’appartient qu’à lui.
J’ai déjà assisté et participé à des « techniques « qui sont transmises par le biais d’écoles de chamanisme, comme celles appelées « extraction chamanique » ou « voyage pour découvrir ton animal totem ». Mais ce que je vis comme phénomène d’appel au chamanisme se développe comme un art de la technique. Cela se cherche, s’expérimente, sans méthodologie rigide avec pour seuls initiateurs, le monde de ce qu’on appelle « les esprits ». Le voyage est sous la conduite des esprits et non sous la conduite d’un formateur certifié.
Malheureusement, le coming-out chamanique est difficile à réaliser, surtout dans nos latitudes où le professionnalisme d’une école reconnue fonctionne comme une légitimation de ses pratiques. En effet, il y a pléthores de faux chamans revendiqués, de médiums promettant monts et merveilles à coup de pub sur ta future âme sœur ou ta réussite financière. D’ailleurs on ne croit plus tellement à ces histoires de médiums. Même le Larousse selon l’IA de google s’est nourri du scepticisme matérialiste occidental, le mot médium désignant un intermédiaire, une personne qui « prétend » servir de canal entre le monde des vivants et celui des esprits (les défunts).
Je suis une personne qui « prétend » être un intermédiaire. Et j’associe le chamanisme à un art. Selon Mircea Eliade, il y a un acte poétique au fait de taper du tambour et de provoquer un état second qu’on appelle familièrement états de conscience modifiés. Durant ce temps, « un langage secret » émerge comme un langage poétique. Les chamanes appellent leur transe une chevauchée, on a effectivement le sentiment d’être sur une monture. On la maîtrise, ce n’est pas elle qui nous domine.
Le/la futur/e chamane quitte son corps a volonté. C’est ce qui se passe lorsqu’un esprit défunt ou l’esprit d’Olga entre dans la chamane que je suis pour m’investir d’une connaissance. Ce n’est possible que parce qu’une « ascension » a été réalisée. Cette mythologie de l’ascension se retrouve dans des symboles comme l’échelle, le pilier, l’arbre du monde etc.). Ce type de chamanisme par possession (l’esprit invoqué parle par la bouche du chaman) se retrouve chez les Saora en Inde. Ils n’ont pas besoin de tambour. Quelque fois, je suis « appelée » à quitter mon corps pour qu’un autre esprit vienne s’emparer de mon corps et parler par ma bouche. Cela se produit dans des contextes particuliers lorsque les conversations sont liées à la mort, la spiritualité, au monde de l’invisible.
Mircea Eliade relève l’aspect essentiel de l’ascension comme rôle dans les techniques chamaniques. Quiconque tape du tambour et ne ressent point d’ascension céleste, c’est-à-dire une montée énergétique qui va au-dessus de ta tête, beaucoup plus haut, n’a pas expérimenté réellement d’ascension du point de vue chamanique. On aura beau ingérer des psychédéliques pour provoquer des états modifiés de conscience, cette capacité d’ascension n’est pas donnée à tout le monde.
Au niveau mythologique, il s’agit d’une possibilité qui est accessible après de terribles épreuves et qui s’apparente à une mort et à une renaissance. C’est retrouver l’origine du Temps, l’instant mythique et paradisiaque quand la terre et le ciel communiquait. Mircea Eliade évoque une rupture, une chute, la décadence de notre monde serait liée à la rupture de la communication entre Ciel et Terre. Le/la chamane serait un être capable de reproduire la situation initiale « d’avant la chute ». Bien au-delà d’une simple figure de guérisseur ou de guérisseuse, iel figure comme une personne centrale par rapport à un savoir lié à la communauté toute entière.

