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Manifeste Cyborg, un chamanisme cyborg ?
Quand on parle chamanisme, on pense contrées lointaines, tambour, arbres, énergie de la nature. On pense à la figure du guérisseur installé dans un clan, chantant et dansant à l'orée du feu. On ne pense pas qu'une vraie chamane aurait besoin de créer un blog. Dans les esprits occidentaux, nous retrouvons cette dichotomie entre nature et culture qu'a questionné l'anthropologue Philippe Descola. La nature, ça n'existe pas, nous a-t-il dit, c'est un concept, une abstraction, une construction de l'esprit pour nous distancer du monde.
Dans son Manifeste Cyborg, la célèbre Donna Haraway, philosophe et figure majeure des études féministes, nous montre comment le concept "nature" et "culture" se sont entremêlés au travers de plusieurs exemples dont "le patriarcat de Teddy Bear". On y lit l'analyse de l'entreprise de Carl Akeley d'aller à la chasse au mammifère pour l'empailler et donner une leçon de patriarcat exemplaire. Carl Akeley était biologiste, taxidermiste. Il ne chassait pas n’importe quel animal, non. Il voulait traquer le mâle parfait. Le gorille parfait. Celui qui pourrait être comparable au mâle, à l’homme pour créer un musée de la nature. L’homme ne devient mâle qu’au péril de sa vie, en affrontant un animal à sa hauteur. La scène est exemplaire, le spectateur voit le gorille dominant se tapant la poitrine avec ses deux poings alors que la femelle et son petits sont tranquillement en train de manger au second plan.
L’histoire de la science a subi la même trajectoire que la construction patriarcale de la nature comme image. Pour ceux et celles qui ne viennent pas du monde de la science, vous aurez remarqué que pour être pris au sérieux, il suffit de lancer des chiffres très sérieux à coup de statistiques et de phrases universalistes. C’est prouvé et point. La science dominante est à l’image du gorille mâle. Pas de faille. Parfait. Objectif. Dominant. Les épistémologies (processus de connaissance) féministes ont montré qu’une vision partielle et située pouvait au contraire rendre compte d’une connaissance plus juste. C’est donc du bas que nous produisons une autre sorte de connaissance. Parce que nous ne sommes pas conformes au standard (je parle à celles et ceux qui se reconnaitront).
Susan Leigh s’est intéressée à ceux qui souffrent du traumatisme de ne pas être comme tout le monde. Ne pas être conforme au standard est un type de transparence ou d’invisibilité. Elle pense que ceux qui ont souffert d’abus de pouvoir (en l’occurrence technologique) ont une puissance analytique plus riche. Pour ma part, je pense que la position de chamane en tant que femme, métissée dans un contexte occidental est précisément une sortie de traumatisme. Je pense que celles et ceux qui s’intéresseront à ce que je dis et écris, sont celles et ceux qui ont été traumatisés et invisibilisés parce qu’ils n’étaient pas standards.
Selon Star, la façon dont les standards imposent un travail invisible à certains et facilitent la vie à d’autres est une leçon de science. La consolidation des identités pour certains produit de la marginalisation pour d’autres.
Les chercheurs ont une responsabilité. Ils définissent ce qui compte comme connaissance et ce qui est exclu. Aujourd’hui, les technosciences ont le vent en poupe et Dona Haraway s’attèle à réfléchir sur l’interrogation des mondes communs possibles. Mais elle oublie le sacré, elle oublie les esprits. Les esprits ne sont pas uniquement en alliance avec le monde de la nature. Non, les esprits peuvent être cyborg. Ils s’adaptent. Ils sont au sein des algorithmes d’Instagram, ils sont les hasards qui surviennent, y compris sur Internet. Ils s’allient à la technologie. Ils échappent au contrôle et poursuivent leur destination. Tout est œuvre de nature, de culture, intriqués, connectés.
Je suis une chamane scientifique post-féministe. Mon histoire est une histoire d’abus de pouvoir, de domination, de folie, de marginalité mais aussi de puissance du sacré qui concerne tout le monde. Je ne me cache pas derrière un discours d’invisibilité et de neutralité qu’arbore la science dominante. Je montre mes larmes, mes colères, mes joies et je revendique ma voix. Je refuse d’être assimilée à la gentille femelle qui mange silencieusement auprès de son petit. Ce n’est pas parce que les voix qui dominent le monde sont plus nombreuses qu’elles sont justes et bénies. Elles ont oublié le monde des morts et le monde de l’au-delà. Elles ne savent pas ce qu’elles traverseront de toute façon. Patience. Il y a une inversion qui est en train de se produire, le monde déjà bascule.

