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La folie du chaman
L’ouvrage de Richard Lioger porte un complément de titre : Histoire de l’ethnopsychanalyse. Je pensais y trouver quelques éléments pouvant éclairer mon expérience de la folie et ma pratique du chamanisme, mais au lieu de résonner, il semble que le titre que j’aurais pu écrire aurait été : la folie des grandeurs des hommes de sciences. Lioger synthétise les débats conceptuels de tout un tas de génies tous masculins reconnus. Il passe par la psychanalyse : Freud, Jung, Lacan et l’ethnopsychiatrie Devereux, Tobie Nathan en croisant les paradigmes anthropologiques et religieux comme ceux de Levi-Strauss, Mircea Eliade, Gilbert Durand. Tout ce beau monde questionne la folie du chaman, entrent en accords ou en désaccords, font montre de débats conceptuels proche de la nausée mais ne disent rien du tout de cette folie sinon qu’ils sont dans des considérations méthodologiques sans fin. Pire, le débat est lancé à partir d’un prisme de départ, celui de l’arrivée de l’homme dans la culture « grâce » à l’interdit de l’inceste et à l’échange des femmes.
Pour ce faire, on retrouve une hypothèse de base bien freudienne puisqu’il s’agit de voir l’universalisme du mythe d’Œdipe dans le meurtre du père. Tout petit garçon qui se respecte aurait une peur de la castration et rêverait de butter le père pour épouser la mère cqfd. Même l’anthropologue Levi-Strauss aurait basé sa théorie sur l’interdit incestueux. On voit tout de même que la culture est analysée à partir de la perspective dominante du masculin, mais un masculin adulte qui prétend avoir un regard objectif sur les désirs du petit garçon. Et puis de l’évolution de la petite fille, on ne saura rien du tout. Il n’y a que l’oedipe et le meurtre du père qui compte pour expliquer la civilisation et l’apparition de la culture.
On voit mal le lien avec la folie du chaman et pourtant dans mon histoire, Inceste, folie et chamanisme sont inextricablement liés. Du point de vue de la chamane que je suis, j’ai expérimenté le traumatisme dissociatif d’un inceste oublié. Ce n’est pas le désir de petite fille qui était problématique, mais le désir du père. L’amnésie traumatique a fait son travail de sape de la psyché. Je suis « tombée malade », au sens de « folie » que Devereux questionne quand il se demande si le chaman est un névrosé ou un psychotique. Tobie Nathan dit que « si le chaman est fou, sa folie doit être interprétée au sien de sa culture d’origine, comme un mode d’initiation indispensable pour devenir thérapeute ».
Tout ces débats me font bien marrer puisque finalement, le seul qui puisse savoir ce qui lui arrive est bien le chaman lui-même. Et en tant que chamane, je valide toutes les théories. Oui, j’ai bien été folle au sens de psychotique, initiée au feu du délire mystique qui mettait en scène un dieu masculin qui me possédait et auquel je me sacrifiais. Mais… lorsque la levée d’amnésie est apparue sous forme de crise dissociative me faisant entrer dans le vécu émotionnel de l’inceste et du traumatisme, j’ai commencé à guérir pour devenir chamane.
C’est bien cette capacité dissociative que le chaman montre et qui a été analysé sous un angle occidentalo-psychiatrique. La dépersonnalisation, la déréalisation, la « crise » psychotique, n’est qu’une manifestation défaillante de la capacité du futur chaman à entrer en transe et à voyager dans un au-delà. Plus tard, lorsque les derniers relents du traumatisme seront enfin évacués, la source spirituelle pourra couler à flots sans faire courir le risque de finir aux urgences psychiatriques.
En tant que chamane féministe, je montre que la vision des anthropologues s’est basée sur un interdit d’inceste illusoire. En vérité, nous sommes bien dans une culture de l’inceste telle que l’a démontrée Dorothée Dussy dans son ouvrage le berceau des dominations. L’inceste est une histoire de domination, d’abus psychique et corporel. Ce n’est pas le meurtre du père qui fonde notre culture occidentale. C’est le meurtre de la petite fille. De l’âme pure. C’est le crime de l’humanité, parfaitement invisibilisé mais totalement ancré dans toutes les psychés. Personne n’y échappe. Nous sommes toutes et tous englués dans le système incestuel.
En étant tuée, aliénée, la petite fille grandit dans l’aliénation incorporant la culpabilité de la folie psychique. Le prédateur lui a bien fait savoir qu’elle seule était coupable. Afin de garantir la préservation et la dignité de la famille, elle a dû s’assimiler à la malade mentale, à la défaillante sans qu’aucun membre de la famille ne se remette en question. Et puis un jour, la révélation du meurtre se dévoile et elle comprend qu’elle a été sacrifiée sur l’autel de la domination de l’autorité paternelle. Elle rompt les amarres et refuse de porter le poids de la folie de toute une famille, de toute une société. Elle décide d’écouter l’appel des esprits à devenir chamane. Car oui, elle Voit la vérité. Et la vérité, c’est que cette culture est malade de sa domination. Personne n’a compris qu’en devenant chamane, c’est toute la société qui guérissait également. La petite fille représente la nature. La perversité de l’inceste consiste au meurtre de la nature de l’âme liée à la nature du cosmos. En devenant chamane, la petite fille devenue femme reprend le pouvoir sur sa propre âme désormais délivrée de toute souillure.

